Margaret Prescod : Mumia, les gens ne sont pas d¹accord sur la manière de te définir : comme un chauffeur de taxi, un journaliste d¹investigation, un Black Panther, un avocat de prison.
Comment te vois-tu ?
Mumia Abou Jamal : Eh bien, d¹une certaine manière, tout ça et encore plus.
Je veux dire, quand les gens ne sont pas d¹accord, parfois certains demandent de la simplicité, alors que la vie est rarement aussi simple. La vie est complexe, et bien d¹autres, herboriste,
avocat en prison, écrivain, poète, pas un très grand, mais j¹essaie, père, grand-père, mari ; et, vous savez, toutes ces choses sont vraies.
MP : Comment arrivez-vous à trouver l¹information et la concentration pour faire vos rubriques qui passent sur les ondes de plus de 100 stations de radio dans tout le pays ?
MAJ : Je lis, beaucoup, des livres intéressants sur la politique, parfois l¹histoire. J¹essaie de lire plusieurs journaux, et je me renseigne sur ce qui se passe ici, autour de moi. Vous
savez, un article sur un événement local est mieux que, par exemple, un commentaire sur la guerre (rire). Pour ne pas perdre l¹¦il du journaliste. Un sujet comme un autre.
MP : Quel est ton emploi du temps? Combien d¹heures par jour as-tu à l¹extérieur, et comment les passes-tu ?
MAJ: Dans de nombreux Etats, le couloir de la mort est comparable à un cachot. On est dans une cellule, seul. Sauf pendant 2 heures par jour, quand on est dans une cage. Certains appellent
ça une cour, mais je pense qu¹il vaut mieux l¹appeler une cage, qu¹on y soit seul ou non.
Alors, 22 heures par jour, ça laisse beaucoup de temps pour penser, pour lire, écrire, etc. , alors, et ça peut paraître étonnant, mais j¹ai en fait plus de temps(rire) que le
journaliste ou commentateur radio moyen.
MP : un peu de temps pour faire des exercices, peut-être ?
MAJ : Eh bien, oui. En cage, on peut faire un peu de jogging, des pompes etc.
Moi, j¹adore le handball. C¹est comme le tennis, sans raquettes. (rires des 2 ). C¹est très vigoureux, un bon exercice, et habituellement 3 fois par semaine, je peux faire un match, en fait on en
a joué un très bon ce matin.
MP : En quoi la vie en prison a-t-elle changé en 25 ans ?
MAJ : D¹une manière qui n¹était certainement pas imaginable il y a 30 ans. On n¹aurait pas cru qu¹on puisse arriver à quelque 3 millions de prisonniers, vous savez que dans l¹Etat où vous
êtes, la Californie, il y en a plus en ce moment que dans toute la France. C¹est dingue, on ne peut même pas se faire une idée d¹un tel chiffre.
Alors, en 30 ans, on a bâti ce qu¹on appelle parfois le complexe pénitentiaire industriel. Il y a beaucoup d¹argent en jeu, beaucoup de business, beaucoup de pouvoir social à y gagner, en
ce sens que beaucoup de ceux qui en forment la population viennent du c¦ur des villes, et ils sont transportés dans les régions rurales plutôt dépeuplées.
Ce que beaucoup de gens ignorent, c¹est que toute cette population est comptée, non seulement dans le recensement, mais aussi dans les circonscriptions électorales, bien qu¹évidemment nos voix,
nos soucis, nos vies, aucuns de nos intérêts ne comptent.
MP : Mumia, tu es à l¹intérieur, et ceux qui te soutiennent sont dehors, c¹est un vrai problème. Comment leur donnes-tu des instructions pour leur travail ?
MAJ : De manière personnelle, en général, j¹écris des lettres, je téléphone et parle à des gens, également à travers ceux qui me soutiennent, qui peuvent communiquer plus profondément, plus
intensément avec les plus jeunes. Nous travaillons de personne à personne, c¹est le seul moyen vraiment efficace, je pense, pour réellement armer quelqu¹un pour ce boulot très ardu d¹activiste
anti-prison.
MP : Vois-tu ton propre cas comme ayant une influence sur ceux des autres prisonniers ?
MAJ : C¹est difficile à évaluer, parce qu¹on a du mal à communiquer plus loin que son propre quartier. Il est également difficile, quand on n¹est pas en prison, de
comprendre le degré d¹isolement dans certains systèmes pénitentiaires, les nouvelles prisons sont construites différemment des anciennes.
Dans les vielles prisons, les gens pouvaient communiquer et se déplacer bien plus facilement que maintenant. Les nouvelles visent à isoler les gens. Alors, tu peux avoir un type dans le quartier
voisin, tu ne le vois peut-être pas de 6 mois, d¹un an, je veux dire qu¹on est vraiment isolés, en dehors de son propre quartier.
MP : Comment sont les « vieux » prisonniers, comparés aux « jeunes » ? As-tu noté une différence entre ceux qui sont enfermés depuis longtemps et ceux qui arrivent?
Par rapport à toi, par exemple ?
MAJ : Eh bien, quand je suis rentré, j¹étais bien plus âgé que beaucoup de ceux qui arrivent maintenant. J¹avais 27, 28 ans, ce qui me semble jeune maintenant, mais comparé aux ados et
jeunes de 20 ans d¹aujourd¹hui, ça fait une belle différence entre alors et maintenant.
Je peux dire de façon certaine que beaucoup des anciens ont tendance à être plus calmes, plus conscients. Parmi les jeunes, récemment, c¹est pas juste une question d¹âge, mais aussi ils viennent
d¹une situation qui est bien pire qu¹il y a 20 ans.
Je veux dire par-là que, dans de nombreuses communautés, disons à Philadelphie, la situation est bien plus dangereuse, instable économiquement, bien plus désastreuse socialement qu¹avant. Ca se
voit quand on rencontre des jeunes qui sont, à mon avis, dans un état de rage constant, d¹incapacité, de refus d¹écouter les plus anciens.
MP : Pour parler de ta situation, où en est cet élan pour un nouveau procès ? Tes avocats et ceux qui te soutiennent demandent un nouveau procès. Pourquoi cela, et pourquoi
maintenant ?
MAJ : Pourquoi maintenant? Evidemment, ça ne date pas d¹aujourd¹hui. Nous nous battons dans ce but depuis de nombreuses années, en différents lieux de cet Etat, et dans de nombreux
tribunaux. Nous n¹allons en Cour fédérale que depuis presque 10 ans, en tous cas depuis 2001 pour sûr, depuis que la décision de justice a été prise. On en est en Cour d¹appel.
Nous réclamons un nouveau procès, et ça me rappelle ce qu¹un de nos avocats disait : On ne se bat pas seulement pour obtenir un autre procès, mais un qui serait équitable, parce qu¹en face
de l¹ancien juge, Albert A. Sabo, membre à vie de l¹Ordre Fraternel de la Police, dont de nombreux avocats ayant travaillé en face de lui ont dit qu¹il était un vrai procureur, on ne peut pas
dire que mon procès a été équitable et juste.
MP : Si on t¹accorde un nouveau procès, pouvons-nous nous attendre à du nouveau ?
MAJ : Oui, beaucoup de nouveau. Il y a de nombreuses années, j¹ai dit que le jury n¹avait pas entendu grand chose, et entendu des choses qui, franchement, étaient tout à fait injustes,
fausses, et qui n¹avaient rien à voir. Je l¹ai dit au jury en 1982. Je pense que, si nous avons un nouveau procès, nous pouvons en apporter la preuve.
MP : Et si ce nouveau procès est refusé ?
MAJ : Je ne suis pas quelqu¹un de négatif. Je ne pense pas négativement, ce n¹est pas dans ma nature. Je ne suis pas non plus un incorrigible optimiste, mais je pense que nous avons
construit un bon dossier, fort. Et je pense que les résultas seront bons.
MP : Mumia, comment tu y arrives? Ca fait 25 ans que tu te bats contre une justice inique, le racisme incroyable du premier procès, et te voilà de nouveau au front, à lutter pour obtenir un
nouveau procès. Comment tu y arrives ?
MAJ : Je suppose qu¹on peut me décrire comme quelqu¹un d¹actif. C¹est pas nouveau, mais c¹est vrai. Pour moi, 24 heures par jour, ça ne suffit pas. J¹ai toujours des projets en cours, des
demandes sans réponses, des lettres que je n¹ai pas écrites (rire) que franchement je pensais avoir écrites, des tableaux que je veux esquisser, ou dessiner ou peindre, des articles que je veux
écrire, alors, il y a tant d¹heures par jour, et j¹essaie de bien les utiliser, mais en tous cas, je suis toujours actif, et je pense que ça aide.
Aussi, j¹ai été entouré par des gens extraordinaires. Depuis mon premier jour, il y a de nombreuses années, à Philadelphie, dans tout le pays, tout l¹Etat. Des hommes extraordinaires, dans le
couloir de la mort. Et j¹ai aussi rencontré des gens de tous les milieux, des gens remarquables, hommes et femmes, des écrivains, des militants, tout ce que vous voulez. Alors ça m¹a beaucoup
aidé.
MP : Gardes-tu l¹espoir ?
MAJ : J¹espère toujours, crois-moi. (tous deux rient) Tu sais, on ne peut pas échapper à sa nature profonde. J¹ai dit que je n¹étais pas un optimiste incorrigible, mais je garde toujours
espoir, c¹est ma façon de voir le monde.
MP : Ca, on s¹en rend compte. Qu¹aimerais-tu dire d¹autre à ceux qui t¹écoutent dans tout le pays et même le monde entier, grâce au Web ?
MAJ : Je voudrais juste que les gens sachent que je suis très sensible et reconnaissant pour tous les témoignages d¹amour et de soutien que j¹ai reçu depuis de nombreuses années. Je reçois
des lettres chaque jour. Malheureusement, je ne peux pas répondre à toutes, mais je m¹efforce de toutes les lire. Depuis quelques semaines, j¹ai un problème parce qu¹à peu près 7 fois par semaine
au moins, je reçois des lettres d¹amis en Allemagne, mais je ne sais pas encore vraiment lire l¹allemand ! (tous 2 rient) Donc, je ne peux pas dire que je les ai toutes lues !
J¹aimerais dire à ces gens, tu sais, en tête-à-tête, merci ! Merci de prendre le temps de m¹écrire, merci de penser à moi, merci de vos v¦ux, et merci pour votre amour et votre soutien. Ca,
ça compte pour moi, ça, je le ressens, et ma gratitude est immense.
MP : Mumia Abu Jamal, merci beaucoup d¹avoir passé ces quelques moments avec nous.
MAJ : Merci, Margaret.
Source : Comité de soutien à Mumia Abu-Jamal
C/o viretto & dieudonné
18 place Jean Jaurès
13001 Marseille, France
Tél./fax 04 91 42 98 47
mumia.marseille@free.fr
La transcription est de Michael Schiffmann
www.againstthecrimeofsilence.org
www.abu-jamal-news.com
et la traduction est de Jean-Luc pour le comité Mumia de marseille
La version anglaise sur
http://againstthecrimeofsilence.de/News/Mumia-July-2007.pdf
Les enregistrement audios de Mumia sont sur le site:
http://www.prisonradio.org
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