Dimanche 3 février 2008
ENTRETIEN
Huit ans après le premier Forum social mondial, l’intellectuel tiers-mondiste retrace des grandes évolutions historiques du capitalisme et interroge les alternatives que dessinent bouleversements géopolitiques du début du siècle.
Samir Amin est membre du Conseil international du Forum social mondial et président du Forum mondial des alternatives (Égypte). > Il est auteur de très nombreux ouvrages d’analyse économique et politique et de géopolitique. Il participait samedi dernier à Paris au colloque « Altermondialisme et post-altermondialisme » organisé par l’association Mémoires des luttes et la revue Utopie critique.

Comment analysez-vous les développements actuels de la crise économique et financière à l’échelle mondiale ?
Samir Amin. La financiarisation du système libéral, considérée par beaucoup comme une forme nouvelle, durable du capitalisme, n’était à mon avis que le moyen conjoncturel pour
le capital de surmonter ses contradictions.
La croissance des revenus du capital et la réduction de ceux du travail ne peuvent être poursuivies indéfiniment. Le versant financier du système était son talon d’Achille.
Les subprimes ne sont pas la cause de la crise, qui est systémique, mais seulement l’accident de parcours qui l’a déclenchée. Après la privatisation des profits, les forces dominantes en place vont s’employer à en socialiser les pertes, c’est-à-dire à les faire payer aux travailleurs, aux retraités et aux pays vulnérables du tiers-monde.
Le capitalisme, comme système historique, est, selon vous, dans une phase de « déclin ». Qu’est-ce qui justifie une telle analyse ?
Samir Amin. Le système capitaliste, comme système historique, a connu une très longue maturation. Au contraire, son apogée, amorcé au plan politique par la Révolution française et au plan économique par la révolution industrielle, s’est concentré sur le XIXe siècle, c’est-à-dire sur une période très courte. La fin de cet apogée est annoncée très tôt, dès 1871, par la Commune de Paris et peu après, en 1917, par la première révolution au nom du socialisme, la révolution russe. Contrairement aux apparences et aux opinions dominantes, le capitalisme est entré, alors, dans une longue période de déclin. Remis en cause au XXe siècle, comme système économique, social et politique par les projets alternatifs (socialistes, communistes), il est également confronté au contraste grandissant qu’il a lui-même produit entre les centres dominants et les périphéries dominées. Ce contraste a alimenté la révolte, le refus des peuples dominés de s’ajuster, d’accepter cette domination et la dégradation des conditions sociales qu’elle engendre.
Comment s’articulent ces deux dimensions - idéologique et géopolitique - de la remise en cause du capitalisme ?
Samir Amin. Elles sont indissociables. Tout simplement parce que le capitalisme réellement existant, comme système mondialisé, est impérialiste par nature. Cette indissociabilité a été formalisée, au siècle dernier, par les révolutions socialistes qui ont pris corps aux périphéries du système capitaliste. Je pense aux révolutions chinoise, vietnamienne et cubaine. Cette association, au XXe siècle, entre les deux dimensions de la remise en cause du capitalisme constitue en quelque sorte une première « vague ». Celle des révolutions au nom du socialisme, des grands mouvements de libération nationale avec des degrés divers de radicalité, du non-alignement, de l’anti-impérialisme. Cette première vague a atteint ses limites historiques assez rapidement. Elle s’est essoufflée. Très rapidement, dans le cas des pays du tiers-monde sortis de la libération nationale. Moins rapidement dans le cas des révolutions au nom du socialisme. Mais le résultat est le même : cette première vague s’est émoussée, puis exténuée.
Vous estimez néanmoins qu’une seconde « vague » de remise en question d’ensemble du système mondialisé peut prendre naissance. Mais comment ?
Samir Amin. Entre la vague qui s’est épuisée et la nouvelle vague, possible et nécessaire,
du XXIe siècle, il y a un creux. Dans ce creux, les rapports de force sociaux, politiques, sont inégaux. Tellement inégaux qu’ils permettent une contre-offensive du capital, renforcée par les illusions de la fin de l’histoire, de l’effacement totale de la première vague.
Ce qui permet au néolibéralisme de construire un discours réactionnaire, et non pas « libéral », comme il se prétend. C’est un discours de retour au XIXe siècle, sur le modèle du discours de la Restauration, qui illustrait, en France, l’aspiration à un retour avant la Révolution. Sarkozy est la parfaite illustration de ce discours réactionnaire.
Ce qu’il appelle « réformes » désigne en réalité des contre-réformes visant l’abolition de tout ce que les travailleurs ont conquis au cours du XXe siècle.
Nous sommes dans ce creux. Mais nous voyons déjà se dessiner sur l’océan les premières rides de ce qui peut devenir la nouvelle vague. On peut les voir, par exemple, dans ce que j’appelle les avancées révolutionnaires de l’Amérique latine. Le processus que connaît ce sous-continent est caractéristique. Il est à la fois anti-impérialiste (particulièrement anti-yankee, puisque c’est l’impérialisme nord-américain qui domine brutalement cette région du monde) et à aspiration socialiste. Cette aspiration est formulée de façons diverses, parfois vagues, parfois plus précises, voire dogmatiques.
Mais il est intéressant de constater qu’anti-impérialisme et aspiration socialiste sont,là encore, indissociables.
Vous évoquez des « avancées révolutionnaires » en Amérique latine. Qu’entendez-vous exactement par là ? Quelle différence faites-vous avec la révolution ?
Samir Amin. Je crois qu’il faut voir ce long déclin du capitalisme comme pouvant devenir une longue transition vers le socialisme mondial. « Longue » signifiant ici qu’un tel processus historique pourrait prendre plusieurs siècles, cette transition impliquant des vagues successives. La tradition communiste a pensé la révolution et la construction du socialisme comme des possibilités relativement rapides, dans un temps historique court, sur des années ou des décennies. Je préfère, aujourd’hui, parler d’avancées révolutionnaires plutôt que de révolution. « Révolution » inspire l’idée, fausse, que tous les problèmes pourraient être réglés du jour au lendemain. Des « avancées révolutionnaires » correspondent, à mes yeux, aux amorces de mise en place d’autres logiques que celles du capitalisme. Elles peuvent, à leur tour, préparer d’autres avancées, des « vagues » ultérieures. Mais il n’y a pas, en la matière, de déterminisme historique. Il y a des nécessités objectives, au sens hégélien du terme, mais pas de déterminisme absolu. Si cette transition vers le socialisme ne devait pas s’opérer, le scénario serait celui d’une longue transition vers toujours davantage de barbarie. Les deux possibilités coexistent.
Ce creux de la vague est propice, dites-vous, au développement de toutes sortes d’« illusions » sur le capitalisme. Qu’est-ce à dire ?
Samir Amin. « Le vieux monde se meurt. Le nouveau monde tarde à paraître. Et dans ce clair-obscur les monstres surgissent », écrivait Antonio Gramsci. Cette phrase m’a toujours frappé par sa justesse et sa puissance. On peut dire que l’ancien monde, celui de la première vague de remise en cause du capitalisme, est mort. La seconde vague est en train de naître. Dans ce clair-obscur, les « monstres » prennent la forme de personnages comme Bush, Sarkozy, Berlusconi, d’un côté, comme Ben Laden et ses complices de l’autre. Mais ce clair-obscur est aussi un moment de grandes illusions, que l’on peut classer en trois familles. Elles se répartissent dans le monde en des lieux différents, l’une ou l’autre est dominante selon les régions, mais elles existent et coexistent partout.
Appelons la première l’illusion « sociale-démocrate ». C’est l’illusion d’un capitalisme à visage humain. Elle a pu se traduire dans un projet politique à certains moments de l’histoire du capitalisme, quand le rapport de forces était plus favorable aux classes populaires. Je ne dénigre pas du tout ce qu’ont réalisé les régimes du « welfare state » après la Seconde Guerre mondiale. Mais ces réalisations n’auraient pu voir le jour sans la « menace communiste » qui hantait alors la bourgeoisie. Cette menace était incarnée, aux yeux des dominants, par l’URSS. En réalité, la menace n’était pas tant celle du communisme ou de l’URSS que la menace que représentaient pour eux leurs propres peuples.
Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, les retraites par répartition, les régimes spéciaux ou la Sécurité sociale auraient été impensables sans la puissance, dans le cas français, du Parti communiste. C’est vrai un peu partout dans le monde, sous des formes différentes. Ce capitalisme à visage humain n’est donc envisageable que dans les périodes d’affaiblissement du capital.
En revanche, lorsque la domination du capital est assise, forte, il n’a pas du tout de visage humain. Il prend son visage réel, un visage tout à fait sauvage. Nous sommes dans un moment de ce genre. Dès lors, croire, aujourd’hui, dans la possibilité d’un mouvement vers un capitalisme à visage humain relève de l’illusion. Une illusion grave et dangereuse, dans la mesure où elle désarme les classes populaires en leur faisant miroiter la possibilité d’avancées sans luttes, sans renversement des rapports de forces en leur faveur. Cette famille d’illusions est dominante en Europe occidentale.
Dans les pays dits émergents, ce sont les illusions nationalistes qui dominent. Ce type d’illusions consiste à considérer que des pays comme la Chine, l’Inde, le Brésil, assez forts, désormais, pour entrer dans le système capitaliste mondial, peuvent s’imposer comme des partenaires à égalité avec les anciennes puissances. Ces illusions sont nourries par une abondante littérature sur la crainte de « l’hégémonisme chinois montant », presque une variante de la peur du « péril jaune ».
À cette littérature en répond une autre, nationaliste celle-là, faisant l’éloge des évolutions en Chine et ailleurs.
En réalité, les rapports de forces internationaux, la domination du capital financier, de l’impérialisme collectif des États-Unis, de l’Europe et du Japon ne permettra pas à ces pays de jouer à égalité, sur la scène mondiale, avec les vieilles puissances.
Le langage de plus en plus agressif vis-à-vis de la Chine en témoigne. Ce langage trouve déjà sa traduction, dans le réel, avec des agressions brutales visant des pays faibles, comme l’Irak. D’autres pays, moins faibles, mais qui sont néanmoins des puissances moyennes, comme l’Iran, sont à leur tour menacés. Derrière ces agressions se profile, en réalité, la volonté des États-Unis d’envisager jusqu’à une guerre contre la Chine si celle-ci devenait trop menaçante pour leurs intérêts. Dans un tel contexte, croire que les pays émergents pourront s’imposer dans le système pour rompre avec la logique capitaliste est une illusion.
La troisième série d’illusions, la pire, recouvre les passéismes. Ces illusions-là frappent les peuples défaits dans l’histoire. C’est le cas des pays arabes, et, plus largement, des pays islamiques, mais aussi de l’Afrique subsaharienne, tentés par la recherche de solutions dans les « racines », dans la reconstruction aberrante d’un passé mythique qui n’a jamais existé.
Ces passéismes se déguisent facilement. La religion, l’adhésion à la religion s’y prêtent, de même que la revendication de racines « ethniques » ou « tribales ». Ces illusions se fondent sur une pseudo-authenticité fabriquée, qui n’a rien à voir avec la réalité. Nous sommes dans un moment où ces trois illusions travaillent des sociétés différentes.
Vous proposez, dans votre dernier livre Pour la Cinquième Internationale, de favoriser la cristallisation de la deuxième vague critique du capitalisme. De quelle manière ?
Samir Amin. Le moment de démoralisation des forces populaires, des ralliements aux idées selon lesquelles le « socialisme était définitivement vaincu » et le capitalisme était devenu « la fin de l’histoire » ont cédé la place, dès la fin des années quatre-vingt-dix, à l’appel au combat pour un autre monde, meilleur. Les forums sociaux altermondialistes ont été l’un des lieux donnant une visibilité aux luttes. Mais il reste beaucoup de chemin à parcourir pour que la convergence de ces luttes se cristallise dans des stratégies cohérentes et efficaces, capables de mettre en déroute les projets de contrôle militaire de la planète par les États-Unis et leurs alliés, d’ouvrir des voies nouvelles au socialisme du XXIe siècle, un socialisme plus authentiquement démocratique que celui de la vague du XXe siècle. Associer le combat démocratique au progrès social, reconstruire sur cette base l’internationalisme des peuples face au cosmopolitisme du capital, tel est le défi auquel la gauche est confrontée dans le monde entier.
Entretien réalisé par Rosa Moussaoui
Tribune libre -
Article paru le 1er février 2008 dans  l'Humanité
publié dans : Analyses
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Lundi 3 décembre 2007

Données

 
Monde : un développement inégal
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Les inégalités de salaires entre hommes et femmes

En France, l’écart moyen de salaires entre hommes et femmes approche les 40 % si l’on intègre les emplois à temps partiel... lire l'article ...

L’accès aux soins des plus pauvres
  Les personnes les plus pauvres consultent plus rarement un médecin ou un spécialiste. 22 % d’entre elles, contre 7% du reste de la population, n’ont pas de couverture complémentaire. lire l'article ...

Taux d’équipement en téléphonie dans le monde
L’accès au téléphone progresse très nettement, mais demeure profondément inégal... lire l'article ...

Revenu, diplôme et pratique associative
58% des cadres supérieurs contre 30% des ouvriers sont adhérents à une association. La participation aux associations est liée au niveau de diplôme et au niveau de vie... lire l'article ...
 

Articles

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Rapport mondial sur le développement humain
  Le Programme des Nations unies pour le développement publie son rapport mondial 2007-2008 sur le développement humain. Une synthèse des principales données à connaître, par l’Observatoire des inégalités. lire l'article ...

Comment mesurer les discriminations ?
  Les discriminations sont à l’origine de nombreuses inégalités. Encore faut-il pouvoir les détecter. Différentes techniques existent mais aucune ne permet de les pointer avec exactitude. lire l'article ...

Les inégalités hommes femmes au travail
  Les hommes et les femmes ne sont pas sur un pied d’égalité au travail, que ce soit au niveau des salaires, des responsabilités ou du temps de travail. Le tour de la question par l’Observatoire des inégalités. lire l'article ...

L’égalité hommes-femmes en deux ans : un mensonge
L’idée que l’on pourrait obtenir l’égalité des salaires hommes-femmes en deux ans est un pur mensonge, largement médiatisé pourtant. Le point de vue de Louis Maurin, directeur de l’Observatoire des inégalités. lire l'article ...

Universités : la justice sociale dans l’autonomie
  De nouveau se trouve posée la question de l’autonomie de gestion des universités. Dans un débat qui apparaît de plus en plus tendu, quel regard porter sur la réforme en cours ? Un point de vue de Patrick Savidan, Président de l’Observatoire des inégalités et auteur de Repenser l’égalité des chances (Grasset, 2007). lire l'article ...

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  L’Insee reconnaît que le niveau de vie des 5 % les plus riches est de 20 % supérieur à ce que les données officielles indiquaient jusqu’à présent. Un coin du voile se lève sur les revenus. L’analyse de Louis Maurin, directeur de l’Observatoire des inégalités. lire l'article ...

Quelle réforme pour les régimes spéciaux ?
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Comprendre les inégalités de travail domestique
  Comment les femmes et les hommes justifient-ils au sein du couple l’existence d’inégalités dans le domaine du travail domestique. Une analyse de François de Singly, extrait de son livre L’injustice ménagère (éd. Armand Colin, 2007). lire l'article ...
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Samedi 1 décembre 2007
Récemment le lycée professionnel Eiffel d'Aubagne a reçu le titre de juste, en souvenir d'un artisan aubagnais, monsieur Chabrol qui contribua à sauver une famille juive pendant la guerre, et en récompense pour le travail de mémoire initié par les responsables de ce lycée.
Le drapeau israélien accueillait les visiteurs et les invités lors de cette réception, car ce sont les autorités israéliennes qui décident de la reconnaissance du juste. Le discours du représentant du consul d'Israël était le discours unilatéral des pouvoirs israéliens.
A cette occasion Ballon Rouge a organisé a centré son débat hebdomadaire du vendredi sur le thème "Palestine - Israël. Des Justes hier -  La Justice aujourd'hui".

Ci-dessous l'introduction au débat de Pierre Stambul de l'Union Juive française pour la Paix


Mes camarades de « Ballon Rouge » à Aubagne se sont retrouvés dans une drôle de situation. Récemment le lycée professionnel Eiffel d’Aubagne a reçu le titre de « juste » en souvenir  d’un artisan aubagnais, Mr Chabrol, qui contribua à sauver une famille juive pendant la guerre, et en récompense pour le travail de mémoire initié par les responsables de ce lycée.
Le drapeau israélien accueillait les visiteurs et les invités lors de cette réception, car ce sont les autorités israéliennes qui décident de la reconnaissance du « juste ». Le représentant du consulat d’Israël a fait un discours classique et unilatéral.
Quel rapport y a-t-il entre l’héroïsme passé des uns et l’occupation de la Palestine ? En quoi le premier peut-il justifier l’autre ?

Le génocide nazi a tardé à rentrer dans l’histoire.
À la stupeur et à la honte devant la découverte des survivants décharnés ou celle des camps d’extermination a succédé le silence. Pour les survivants des camps, l’horreur était « indicible » pour reprendre les termes de Primo Lévi. Les Juifs qui ont survécu à l’occupation ou à la déportation ont cherché avant tout à s’intégrer et à reconstruire leur vie.
En France, il y a eu une collusion entre communistes et gaullistes pour propager le mythe d’un pays unanimement résistant. Cette version a masqué les crimes du régime de Vichy et la persécution des Juifs et des Tsiganes. Il a fallu attendre de nombreuses années après la Libération pour que certains faits remontent, mettant en évidence aussi bien les horreurs commises par des Français (Bousquet, Leguay, Papon …) que le rôle de celles et ceux qui ont risqué leur vie pour sauver des êtres humains.
En Israël, c’est plus compliqué. C’est le génocide qui a rendu possible la fondation de l’Etat d’Israël. En même temps, à la fin des années 40 et au début des années 50, les rescapés du génocide avaient mauvaise presse en Israël. On opposait volontiers la prétendue soumission des déportés partant à la chambre à gaz avec l’Israélien nouveau défrichant la terre et combattant pour construire son pays. Cette vision est assez inexacte. Il y a eu des révoltes juives en Europe Occupée (l’insurrection du ghetto), il y a eu une résistance juive (la MOI par exemple) et il y a eu des révoltes dans les camps. Cette ambivalence des Israéliens vis-à-vis des survivants se poursuit aujourd’hui. Ils sont 250000 en Israël à avoir connu l’Europe occupée. 1/4 d’entre eux vivent sous le seuil de pauvreté et ils ont manifesté pour exiger une augmentation de leurs pensions.
La prétention des autorités israéliennes de parler au nom des rescapés du génocide est une escroquerie à plusieurs titres : l’écrasante majorité des morts n’étaient pas sionistes et ignoraient même tout de cette idéologie. Beaucoup n’étaient pas croyants. Ils n’avaient rien à voir avec Israël qui n’était en rien une solution à leur persécution. Les Sionistes n’ont joué qu’un rôle marginal dans la résistance juive au nazisme qui était essentiellement communiste et bundiste. Pire, même à une époque où le génocide avait largement commencé en Europe, les Sionistes continuaient à avoir une préoccupation unique : construire leur « Etat Juif ». Comment peut-on justifier l’assassinat de soldats anglais par des groupes sionistes en 1942 ?
Donc présenter Israël comme une issue salvatrice après la catastrophe est une réécriture de l’histoire et une captation d’héritage et de mémoire. Nous avons besoin de nous souvenir, pour que de telles horreurs ne reviennent jamais, pas pour justifier la Naqba.

Yad Vashem et les Justes
C’est vraiment avec l’arrestation en Argentine, le jugement et l’exécution d’Eichmann (1962) que l’Etat d’Israël décide de s’approprier le génocide nazi. Cela fait partie de sa prétention à parler au nom de tous les Juifs et de présenter la création de l’Etat d’Israël comme LA réponse à l’antisémitisme et à la persécution.
Mais en fait dès 1951, l’Etat d’Israël obtient de l’Allemagne des réparations spécifiques : en 50 ans, plus de 100 milliards de Marks ont été versés … aux victimes juives, pas aux autres. Pour l’Allemagne, c’est un passage obligé pour retrouver la souveraineté.
En 1953, la Knesset vote la création du mémorial Yad Vashem à Jérusalem consacré à l’histoire de la persécution antisémite et à l’extermination des Juifs. Il y a bien sûr des critiques très sérieuses à porter à ce mémorial. Les milliers de soldats en uniforme qui le visitent n’en tirent hélas pas la conclusion qu’il faut tout faire pour empêcher la répétition des événements qui ont conduit à une telle monstruosité. Au-delà de la version universelle du génocide, beaucoup préfèrent celle de Sharon qui déclarait : « Auschwitz est la preuve que les Juifs ne peuvent se défendre que par eux-mêmes » (autrement dit tout leur est permis, y compris la possibilité d’écraser un autre peuple).
Et puis certains événements sont présentés de façon tendancieuse à Yad Vashem : ainsi l’Affiche Rouge montre des Juifs résistants tués par l’occupant sans même dire qu’ils étaient communistes. Il n’empêche. Il fallait qu’une longue recherche soit faite sur le génocide et il est regrettable qu’un Yad Vashem plus objectif n’existe pas ailleurs.
Avec la création de Yad Vashem, les Justes apparaissent. En reprenant un concept religieux, il s’agit pour les dirigeants israéliens de célébrer les « amis » des Juifs, ceux qui ont permis la survie. Les critères pour être un « Juste » sont précis : il faut avoir apporté une aide concrète, avoir risqué sa vie pour sauver des Juifs, n’avoir touché aucune récompense en échange. Et il faut que les preuves de ces actions existent. Il existe aujourd’hui plus de 21000 « Justes » dont 2600 français.
Délibérément, dans la « sélection des Justes », les personnages non reliés à la guerre ont été écartés. Ni l’Abbé Grégoire qui donne aux Juifs français la citoyenneté pendant la Révolution, ni Emile Zola avec son célèbre « j’accuse » en faveur du capitaine Dreyfus ne sont des Justes. Ceux qui ont sauvé des Non-Juifs ne sont pas célébrés. Quand ils ont sauvé les uns et les autres (voir le cas de Varian Fry), seul le sauvetage des Juifs compte.
Cette célébration est-elle utile ? Elle est en tout cas compréhensible pour les victimes. J’ai une tante israélienne, enfant caché pendant la guerre dont le père est mort à Auschwitz. Régulièrement, elle refait le voyage dans les villages périgourdins où elle a trouvé refuge.

L’être humain et la barbarie
Il existe bien sûr un contexte historique qui fait qu’une population entière bascule dans l’horreur. Il y a sûrement d’autres causes si l’on suit les pistes explorées par Wilhelm Reich dans « Psychologie de Masse du fascisme ». Et pourtant, même dans les pires périodes, on garde la faculté de choisir, le basculement dans l’horreur n’est pas inéluctable.
Au Rwanda, beaucoup d’habitants ont découpé leur voisin à la machette. Mais beaucoup de Hutus ont sauvé des Tutsis et ont préféré être tués plutôt que de participer au grand massacre. Idem en Bosnie. Certains Serbes de Sarajévo sont partis sur les hauteurs de la ville pour bombarder méticuleusement l’immeuble de leurs voisins. D’autres sont restés et ont conservé d’anciens rapports d’amitiés.
Même dans des circonstances exceptionnelles, les êtres humains gardent une forme de choix : s’avilir ou rester propres.
Ce qui caractérise certains « justes », c’est que ce sont des gens ordinaires qui n’avaient souvent même pas conscience du caractère unique de leurs actes. La Résistance a produit des individus du même type. Il y a à Marseille une rue Fernand Pauriol. Qui sait que c’était un ouvrier communiste sorti très tôt de l’école et envoyé par le parti pour être l’intermédiaire avec « l’Orchestre rouge » de Trepper ? Il est mort sous la torture sans avoir parlé. Sinon, les dommages auraient été terribles.
En ce qui concerne la France, c’est le pays des contrastes. D’un côté il y a le régime de Vichy, ses Bousquet, Papon, Laval et le zèle avec lequel ils ont servi le nazisme, voire devancé l’attente de l’occupant. On a dénombré 55 millions de lettres de dénonciation écrites par environ 3 millions de personnes (certains délateurs en ont fait beaucoup). En même temps, la France est, de tous les grands pays occupés celui où il y a (de loin) la plus grande proportion de Juifs survivants (115 000 morts et 220000 survivants). Cela tient en partie à la configuration du pays, il y avait des endroits où se cacher. Mais cela aurait impossible si la plupart des Français n’avaient pas choisi de ne rien dire sur leur voisin qui se cachait ou même de lui venir en aide.

Les pays « justes »
Un seul pays est honoré en tant que tel à Yad Vashem, c’est le Danemark. La plupart des Juifs du pays ont été « exfiltrés » par la Résistance et ont pu rejoindre la Suède restée « neutre ». Il faut dire que le roi avait donné l’exemple. Quand l’occupant a ordonné le port de l’étoile jaune pour les Juifs, le roi a décidé de la porter en incitant ses compatriotes à en faire autant.
En Bulgarie, pays pourtant allié à l’Allemagne, le Roi a refusé qu’on touche aux Juifs Bulgares. Même attitude du sultan du Maroc qui a refusé de céder à l’injonction de Vichy de ficher les Juifs et de prendre des mesures discriminatoires.
En Albanie, c’est la résistance communiste qui a organisé la fuite des Juifs du pays vers les maquis. C’est le seul pays occupé d’où aucun convoi n’est parti vers les camps de la mort.
En France, le cas du village du Chambon-sur-Lignon est assez fantastique. Il est situé en Haute-Loire aux confins de l’Ardèche. C’est un village protestant au milieu d’une zone très catholique. Il est situé  loin du pays camisard qui est entre Gard et Lozère. Le village a accueilli environ 2000 enfants juifs pendant la guerre. Répartis dans les familles et mélangés avec les enfants du village avec des faux prénoms et des fausses identités, ils ont échappé aux traques et aux rafles. À la Libération, ils ont été rendus aux membres de leurs familles qui avaient survécu. Comportement différent chez certains catholiques qui ont caché des enfants mais les ont convertis et ont refusé de les rendre. Le cas des enfants Finali qui ne seront rendus à leur famille qu’en 1954 après un long procès est connu. Au Chambon-sur-Lignon, les paysans protestants avaient une longue culture d’entraide et de résistance. La plupart ont été stupéfaits d’être considérés comme des Justes. Pour eux, ils n’avaient fait que ce que leur conscience leur commandait.

Les Justes célèbres
Commençons par Raoul Wallenberg. Ce diplomate suédois, membre d’une famille de grands patrons, devient consul à Budapest au moment où la déportation et l’extermination des Juifs hongrois entreprise par Eichmann bat son plein. Wallenberg va racheter des maisons et fournir des passeports de protection à des dizaines de milliers de personnes. Il ira racheter des gens qui ont déjà été arrêtés. Wallenberg a eu une fin tragique. Arrêté par les Soviétiques, il a disparu, probablement exécuté dans la prison de la Loubianka à Moscou.
Continuons avec l’allemand Oskar Schindler dont l’histoire est racontée dans le film de Spielberg. Industriel et membre du parti Nazi, rien ne le prédisposait à se préoccuper du sort des Juifs. Il s’est pris d’une réelle affection pour les 1200 Juifs condamnés au travail forcé dans son usine d’armement. Il a artificiellement fait durer éternellement leur travail, multipliant avec succès les artifices pour empêcher leur déportation.
À présent l’Américain Varian Fry. Il est envoyé à Marseille en 1940 par une association antifasciste américaine. Il entreprend de faire sortir de France et d’Europe (via l’Espagne et le Portugal) des milliers de réfugiés qui arrivent dans la région. Il achète la villa Airbel où les réfugiés se cachent avant de pouvoir quitter la région. Le réseau de Varian Fry a certes sauvé de nombreux Juifs/ves : Hannah Arendt, Max Ernst, Marc Chagall, la famille de Thomas Mann. Mais il a sauvé des antifascistes d’histoires et d’origines très diverses : André Breton, Victor Serge …

Les Justes « improbables »
J’entends par là ceux qui ont été totalement à contre courant de leur milieu d’origine ou de l’attitude de leur pays.
--Ainsi, par exemple, il y a eu des religieux catholiques héroïques . Le curé décrit dans le film « Amen » de Costa-Gavras qui choisit d’être déporté parce qu’il n’a pas pu empêcher la grande rafle de Rome correspond à un personnage réel. Mais il faut bien dire que la hiérarchie catholique, à commencer par son chef Pie XII, était massivement dans l’autre camp.
Quelques Justes peu connus :
--La Suisse a eu un rôle plus qu’ambigu pendant la guerre. Elle a servi de banque à l’Allemagne et, au nom de sa neutralité, elle a fermé ses frontières aux nombreux/ses antifascistes qui cherchaient refuge. Les cas de personnes refoulées de Suisse et remis aux Allemands sont innombrables. Paul Grüninger était un commandant de la police des frontières suisse. Il a désobéi et fait rentrer environ 3000 Juifs allemands et autrichiens dans son pays. Il n’a pas voulu être payé. Il l’a payé chèrement. En 1942, il a été radié de la fonction publique. Il est mort des années après dans la misère sans jamais avoir été réhabilité.
--Le Portugal a connu le fascisme dès 1932 avec Salazar. Aristides Sousa Mendes est déjà âgé en 1940 quand il est nommé consul du Portugal à Bordeaux. Il vient d’une famille monarchiste. Pourtant, alors que les réfugiés affluent à Bordeaux en 1940, il décide de délivrer des visas à tous les réfugiés qui en ont fait la demande. Des milliers de fugitifs réussissent à fuir par Hendaye. Parfois, le consul les accompagne à la frontière. Comme Varian Fry, il ne souciait pas des origines de ceux qu’il aidait. Rappelé dès juin 1940 au Portugal, il est mort dans la misère.
--Au Japon, on ne savait pas vraiment ce qu’était un Juif, même si plusieurs milliers de Juifs soviétiques se sont retrouvés en Chine occupée. Sempo Sugihara fut le premier diplomate japonais en poste en Lituanie pendant la brève indépendance de ce pays. Il est en poste en 1939 à Kaunas et il y reste pendant les premiers temps de l’occupation soviétique consécutive au Pacte germano-soviétique. Sugihara a fourni des milliers de visas pour le Japon via Vladivostok. En fait les réfugiés partaient aux Etats-Unis. La plupart étaient Juifs. De retour au Japon après la guerre, Sugihara fut mis à la retraite d’office.
--Les Caraïtes sont au départ des Juifs « dissidents ». L’hérésie apparaît de façon sûre au VIIIe siècle après JC en Mésopotamie. On trouve des Caraïtes partout dans le monde, en Palestine, au Maroc, en Espagne, mais surtout en Crimée d’où ils viendront en Lituanie et en Pologne. Entre Juifs et Caraïtes, les rapports étaient tendus. Pourtant il y a eu des gestes forts d’entraide. Quand les Nazis demandent à des savants Juifs si les Caraïtes sont Juifs, la réponse donnée est négative. Elle convaincra les Nazis qui considèreront les Caraïtes comme « Aryens » et les épargneront. En retour, les Caraïtes de Lodz ont signé de nombreux faux certificats de caraïtisme pour les Juifs du ghetto.
--Il y a eu des Allemands parmi les « Justes ». Ebergard Helmrich a fourni de nombreux faux papiers à des femmes juives polonaises pour leur permettre d’aller à Berlin où elles sont devenues employées de maison.
--Je finirai avec les femmes allemandes de la Rosenstrasse. En février 1943, Goebbels donne l’ordre de déporter les 5000 Juifs qui vivent encore à Berlin et qui sont affectés de force dans des usines. 1/3 d’entre eux sont mariés à des femmes allemandes. Celles-ci vont manifester quotidiennement dans la Rosenstrasse. Et elles obtiennent satisfaction. C’est le moment de la bataille de Stalingrad et les Nazis ont peur d’une rupture du front intérieur. Les hommes sont libérés. On va même en rechercher certains dans les camps où ils avaient été déportés.

Célébrer les Justes, pourquoi faire ?
On l’a vu, il y a des personnalités étonnantes parmi les Justes. Ne pas les oublier, pouvoir les remercier, correspond à un désir légitime. Après, en faire l’affaire des Juifs alors qu’il y a quelque chose d’universel dans cette démarche, c’est autre chose. Mêler Israël à cette célébration n’a pas de sens. C’est une usurpation d’histoire et une récupération indigne. Les gens traqués et leurs sauveteurs sont étrangers au conflit israélo-palestinien.
L’existence des Justes souligne qu’il est fondamental de désobéir à des ordres injustes. Et que sauver un/e fugitif/ve, c’est quelque part défendre l’Humanité. Les Justes aujourd’hui, même si les contextes sont très différents, ce sont un peu ici les membres du Réseau Education Sans Frontière et en Israël les Refuzniks. Les uns et les autres désobéissent à des ordres injustes. Pourvu qu’on n’attende pas 60 ans pour reconnaître qu’ils ont eu raison.

Pierre Stambul
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Vendredi 12 octobre 2007
Point de vue de Gérard Chaliand

LE MONDE | 10.10.07 | 14h49

La mort reçue au combat était dénommée, dans la Grèce antique, "belle mort". Ainsi, l'échec politique et stratégique d'Ernesto Che Guevara en Bolivie où il a été exécuté en octobre 1967, se voyait transformé en mythe : il avait assumé jusqu'au bout le destin qu'il s'était choisi.

Lorsque le Che quitte Cuba, après s'être démis de toutes ses fonctions, il a en tête de contribuer à créer un, deux, plusieurs Vietnam "contre l'impérialisme américain". La tentative de susciter un foyer insurrectionnel en Bolivie était sans doute vouée à l'échec dès le début des onze mois de son existence. Elle s'ajoutait, sur un terrain moins étranger, au fiasco qu'avait précédemment rencontré Guevara au Zaïre où, clandestinement, il avait tenté en vain de mieux organiser une insurrection médiocre.



L'expérience bolivienne entendait mettre en pratique la théorie du foco, ou foyer combattant qui consiste à engager la lutte armée sans préparation politique des populations qu'il entend entraîner. Cette stratégie avait déjà largement montré son inanité, depuis une demi-douzaine d'années, dans plusieurs pays latino-américains.

C'est dans La Guerre de guérilla que Guevara résume les leçons de la révolution cubaine : des irréguliers peuvent battre une armée régulière ; la montagne est le terrain idéal et, surtout, il n'est pas nécessaire d'attendre que toutes les conditions soient réunies pour commencer la lutte armée. Celle-ci pouvant, par exemple, entraîner l'appui ou la participation des paysans.

Or les raisons du succès des castristes à Cuba n'avaient pas été convenablement évaluées par Guevara. Celles-ci tenaient au fait que les rebelles prétendaient lutter pour le "pain et la liberté", ce qui leur gagna l'appui de mouvements politiques urbains opposés à la dictature de Batista dont la base sociale était mince. Par ailleurs, les Etats-Unis observaient une neutralité plutôt bienveillante.

Dès que la révolution cubaine, au cours des années 1960-1961, se radicalisa et se proclama "marxiste-léniniste", l'exode d'une partie de la population commença. Et les Etats-Unis manifestèrent leur hostilité militante tandis que les gouvernements latino-américains, dictatoriaux ou non, s'efforcèrent, épaulés par Washington, d'écraser dans l'oeuf toute tentative d'insurrection sur le modèle castriste.

A Cuba, dans les années 1960, aucune leçon ne fut tirée des échecs du foco, Régis Debray en rédigea même une brillante théorisation dans Révolution dans la révolution (Maspero 1967). En Bolivie, le Parti communiste se refusant à accorder son soutien à l'entreprise, Guevara se retrouva avec une troupe essentiellement composée d'étrangers, et sur un terrain géographique et humain particulièrement défavorable : ni lui ni aucun des siens ne pouvaient communiquer avec les paysans indiens qui n'entendaient pas l'espagnol.

La propagande par l'acte, cette technique qui, avec les anarchistes, au tournant du siècle précédent, avait déjà démontré ses limites et dont la portée était surtout médiatique, ne pouvait remplacer le patient travail de mobilisation et d'organisation des mouvements révolutionnaires tels ceux des Chinois ou des Vietnamiens.

En Amérique latine, les luttes armées, contrairement aux mouvements anticolonialistes d'Asie et d'Afrique, ne pouvaient invoquer la question nationale. On y était formellement indépendants depuis longtemps. La théorie du foco, en négligeant le travail politique, concourait à isoler davantage les éléments révolutionnaires. Il faudra vingt ans d'échecs en Amérique latine pour que l'emportent les sandinistes au Nicaragua (1979) après être revenus aux méthodes organisationnelles classiques.

"Pas un paysan n'a rejoint la guérilla", note Guevara au neuvième mois du journal qu'il tient et qui fut publié après sa mort. Amer constat qui ne laissait d'autre alternative que de continuer, par volontarisme. Tout indiquait qu'il menait à une tragique impasse.

Blessé, Guevara était achevé, parce qu'il était plus commode de l'avoir mort que vif. Sa mort, à laquelle il s'était depuis longtemps préparé, lui conférait l'aura héroïque de ceux qui, tôt disparus, surent vivre et mourir conformément à ce qu'ils prônaient.

Gérard Chaliand, spécialiste de géostratégie

Source ; http://www.lemonde.fr/web/article/0,1-0@2-3232,36-965273,0.html

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Jeudi 11 octobre 2007
CONTRE LA GUERRE, COMPRENDRE ET AGIR
comaguer@orange.fr
Bulletin n°174– semaine 41 – 2007

Le SIPRI (STOCKHOLM INTERNATIONAL PEACE RESEARCH INSTITUTE) organisme suédois indépendant vient de publier son rapport annuel sur les armes dans le monde.
Le  SIPRI est reconnu dans le monde entier pour le sérieux de son travail et la validité des chiffres qu’il publie.
Le rapport annuel dont des extraits substantiels sont accessibles gratuitement sur le site du SIPRI  (le document complet est en vente mais à un prix dépassant les capacités de COMAGUER !) dessine les grands traits de l’industrie et du commerce des armes dans le monde en 2006.

LES ETATS

Les dépenses militaires mondiales ont augmenté de 3 ,5% par rapport à 2005 et de 37% depuis 1997, confirmant une tendance décennale à la hausse que les budgets annoncés pour 2008 aux Etats-Unis comme en France ne vont pas infléchir.

Les Etats-Unis sont toujours bons premiers de la classe avec 46 % des dépenses militaires mondiales. Le chiffre va encore gonfler en 2007 et 2008 puisqu’au budget spécifique de la Défense s’ajoute une centaine de milliards de $ supplémentaires au titre de la « guerre contre le terrorisme ».

La France est 3° juste derrière le Royaume Uni devant la Chine et le Japon

Pour la dépense par tête d’habitant elle se situe au 4° rang derrière les Etats-Unis imbattables, l’Arabie Saoudite (qui dépense plus que l’Inde  pour sa défense) et le Royaume-Uni. Dans ce classement la Chine dépense aujourd’hui 23 fois moins que la France et 47 fois moins que les Etats-Unis.



LES FIRMES

Dans la liste des 20 premiers « marchands de canons » qui suit les firmes US tiennent évidemment le haut du pavé : 15 sur 20.
La France où l’industrie de l’armement occupe une place déterminante apparaît 3 fois et une quatrième fois indirectement via EADS . Dans ce classement elle occupe la deuxième place mondiale.

Les 20 premiers « marchands de canons »
(ventes 2006 en millions de dollars US)

1 Boeing (USA)                       28 050
2 Northrop Grumman (USA)                27 590
3 Lockheed Martin (USA)               26 460
4 BAE Systems (UK)                   23 230
5 Raytheon (USA)                       19 800
6 General Dynamics (USA)               16 570
7 Finmeccanica (ltaly)                      9 800
8 EADS (Europe)                          9 580
9 L-3 Communications (USA)             8 970
10 Thales (France)                         8 940
11 United Technologies Corp. (USA)        6 840
12 SAIC (USA)                          5 060
13 DCN (France)                         3 520 
14 Rolls Royce (UK)                     3 470  
15 Computer Sciences Corp. (USA)         3 400  
16 ITT Industries (USA)                    3 190
17 General Electric (USA)                3 000
18 Honeywell International (USA)          2 940  
19 Halliburton (USA)                                  2 720  
20 SAFRAN (Franco)                    2 630  
21 Dassault Aviation Groupe (Franco)        2 210 
22 Mitsubishi Heavy Industries (Japan)     2 190 
23 Saab (Sweden)                        2110 
24 Alliant Techsystems (USA)            2 060  
25 Harris (USA)                        1 870

LES EXPORTATIONS

Si les Etats-Unis sont là encore en tête du classement ils ne sont pas en position dominante et sur la période 2002-2006 couverte par le rapport ils ne fournissent que 30% des exportations juste devant la Russie .L’Allemagne et la France sont au 3° et 4° rang pour un volume de l’ordre du 1/4 des deux premiers.



LES IMPORTATIONS

La Chine et l’Inde sont en tête, mais sont suivis par une série de pays petits ou tout petits qui dépensent beaucoup pour l’armement  tels que la Grèce, les Emirats Arabes Unis et bien entendu Israël qui pour une population égale à un 1/2000° de la population chinoise importe des armements pour une somme égale au ¼ des importations chinoises. Par tête d’habitant Israël achète 500 fois plus d’armement que la Chine sur le marché mondial.

ARMES NUCLEAIRES

Le nombre total des armes nucléaires opérationnelles – sans compter les réserves et les armes à démanteler ou en cours de démantèlement - s’élève à 11530. A eux deux les Etats-Unis et la Russie en possèdent 10659.  La France, loin derrière  est bon troisième avec 348 armes nucléaires en état de marche, deux fois plus que la Chine et le Royaume-Uni.
Le SIPRI n’accorde qu’une centaine d’armes nucléaires à Israël, chiffre inférieur à d’autres estimations mais dont l’Etat d’Israël niait de toute façon l’existence  jusqu’à ce que EHUD OLMERT finisse par l’admettre en 2006. Un autre secret d’importance demeure pour le nucléaire israélien  qui est la réponse à la question suivante (formulée dans la langue de tout le monde) : « Y a-t-il un seul bouton rouge à Tel Aviv ou une double commande à Washington et à Tel-Aviv ? »

MATIERES FISSILES

Le SIPRI estime que les quantités aujourd’hui disponibles dans le monde d’uranium très enrichi – donc à usage militaire –  soit 1700 tonnes  et de plutonium : 500 tonnes permettraient de construire 100 000 armes nucléaires supplémentaires. Le véritable danger de prolifération est là, mais il est plus à la mode de fantasmer sur le nucléaire militaire  iranien qui, selon l’AIEA, n’existe pas.

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